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lundi 13 avril 2015

CONTREBANDE : L'énigme de la mort - 2 - Moustafa MAHMOUD

L’amour est un joli conte…  
La mort en est l’auteur.
La vie est chaleur, combustion. Ayant pour trame la mort, elle couve en son sein la destruction.
Tout en marchant, nos corps se disloquent. À tout moment, quelque chose se désagrège de notre personne.
Chaque fois qu’elle est en pleine ardeur, notre vie, en même temps, se consume.
Le néant est enfoui au cœur même de l’existence. Il se cache dans nos corps, nos sensations, nos sentiments.
La peur, le doute, l’hésitation, l’angoisse, la paresse, la lassitude, l’affliction, le désespoir : autant de temps morts dans nos sentiments, des sensations portant la marque du néant et n’ayant d’autre explication que la faille inhérente à notre constitution. La faille est là. Nous la sentons. Nous prenons peur. Nous sommes inquiets, anxieux.
Nous nous penchons au-dedans de nous-mêmes pour scruter cette faille, quand bien même il n’y aurait rien de conscient dans cette introspection. Nous ne nous en souvenons qu’à l’instant où l’on nous annonce : Untel est mort !
Mort ?!... Comment ? Il était encore parmi nous hier soir, jusqu’à minuit. Comme c’est étrange !
Nous nous mordons les lèvres. Puis nous oublions tout, et nous retournons à notre vie routinière.
Cependant, au-dedans de nous, notre regard reste fixé sur cette faille. La même angoisse diffuse continue de nous étreindre.
Pour chacun d’entre nous, la mort crée un malaise, une interrogation. Elle est source de stupéfaction, d’angoisse, de frayeur.
Pour ce qui concerne l’univers, il en va autrement. Dans ce cas, en effet, la mort est une nécessité, un avantage, un bien. Lorsque, de loin, nous observons la mort et la vie à l’œuvre dans l’univers, elles nous apparaissent comme les deux éléments d’une même réalité. La mort semble être le complément de la vie. Elle ressemble au jardinier qui arrache les mauvaises herbes, qui égalise et bêche sa terre pour faire place aux petites pousses délicates et permettre à leurs fruits de percer.
Elle ressemble au peintre qui, d’un coup de pinceau, efface un trait de son tableau pour en faire ressortir un autre, meilleur que le premier. Elle ressemble à un créateur travesti en dévastateur. Elle abat le mur du corps, parce qu’au-delà du mur, sourd l’eau de la vie.
Essayez de vous imaginer notre monde sans la mort… depuis Adam ! Et cet entassement d’êtres créés qui ne mourraient pas ! Les hommes… les mouches… les grenouilles… la végétation… les vers… tout cela s’amoncelant, s’amoncelant encore, dans un amas sans cesse grandissant, jusqu’à obscurcir la face du soleil ! La vie ?... L’asphyxie plutôt !
L’être vivant n’aime que lui-même. Il aime le petit instant qu’il vit. C’est pourquoi il hait la mort.
La mort, pourtant, aime tous les instants. Elle aime le temps, l’avenir… Ainsi, tour à tour, les humains passent comme de la sciure au travers du crible de la mort. Sur leurs cadavres, d’autres s’élèvent, meilleurs que leurs devanciers. Et ainsi de suite…
Comme pour un montage, la mort manie les ciseaux, en déroulant le film de l’existence. Elle y découpe quelques brèves séquences de réalité.
La mort crée la réalité des choses inanimées ; celle aussi des êtres vivants.
Les choses inanimées sont limitées (c’est pourquoi l’œil peut les capter). Elles sont limitées en longueur, en largeur et en profondeur. Sinon, elles s’étendraient à perte de vue. Elles seraient insaisissables, inexistantes.
C’est leur finitude qui les fait être. Or, la finitude signifie la mort.
Êtres humains, animaux, plantes, minéraux, tous les êtres que renferme l’univers sont finis et limités. La mort les ronge de tous côtés. Elle les élague… En même temps, elle les met en relief et les fait exister. Elle les crée.
La mort est un avantage et un bien pour l’univers entier. C’est par elle que les choses existent et que les créatures sont brûlantes de sensibilité et de vitalité.
Mais elle est le pire des maux pour l’homme pris en particulier : pour toi… pour moi. Car nous sommes pour elle comme des taxes à payer pour la construction. Elle nous immole en holocauste sur l’autel de l’être.
Nous n’entendons rien à pareil sacrifice. Nous ne pouvons d’ailleurs rien comprendre, car c’est une monstruosité : un sacrifice qui signifie notre perte, notre mort !
Nous vivons au cœur de notre tragédie personnelle et nous voyons la mort comme un gouffre béant sous nos pieds. Nous nous cramponnons à tout ce que nous trouvons autour de nous : notre mère, notre épouse, nos enfants, nos amis.
Cette main que nous tenons, nous ressentons pour elle de l’affection, de l’amour, de la tendresse. Nous nous agrippons. Elle peut nous sauver du précipice qui dévale à pic devant nous.
Nous enlaçons la femme qui nous tend les bras en nous offrant son cœur et son corps, et nous dansons, comme un pont flottant au-dessus du fleuve du vide. Nous accourons vers elle pour tenter d’échapper au danger. Dans ses bras, nous ressentons la folie du plaisir et l’ivresse des sens. Nous avons l’impression de renaître, de ressusciter, d’échapper au destin.
Et nous mourons… après avoir semé notre propre image dans le corps d’une femme, après avoir passé en fraude une partie de notre être le long de ce joli pont de chair et de sang qu’elle nous a tendu, toute souriante.
L’amour dans son ensemble est un joli conte… dont l’auteur n’est autre que la mort ! Non seulement l’amour, mais encore les affections, les désirs, les craintes, les espoirs, les vagabondages de l’imagination, la pensée, l’art, la morale… Toutes ces valeurs sont redevables à la mort de leur existence.
Donnez-moi n’importe quel exemple de qualité morale, je vous montrerai que la mort y est sous-jacente.
La valeur du courage consiste en ce qu’il défie la mort.
Celle de la fermeté, en ce qu’elle s’expose à la mort.
Et ainsi de toute qualité morale : sa force est de faire front à un obstacle qui lui résiste. Par contre, elle s’écroule, entraînant avec elle son contenu, lorsqu’elle n’a plus, en face d’elle, aucune résistance.
L’artiste, le philosophe et l’homme religieux se tiennent tous les trois à la porte de la mort. Le philosophe tente de trouver une explication et l’homme religieux, une voie menant à la paix intérieure. Quant à l’artiste, il est en quête d’une voie conduisant à l’immortalité. Il cherche à laisser à la porte un enfant illégitime qui perpétue son nom : une œuvre musicale, une statue, un conte, un poème.
La mort… la surprenante mort nous crée tous.
Si nous étions immortels, nous ne ressentirions pas l’amour. Qu’est-ce, en effet, qu’aimer sinon s’agripper, s’accrocher à la vie avec frénésie, et tenter de la passer en fraude dans le ventre d’une mère, comme pour une contrebande de drogue.
Nous n’aimerions personne si nous étions immortels. Nous n’aurions aucune raison d’engendrer. Nous nous suffirions à nous-mêmes, n’ayant personne à aimer que nous-mêmes, sans besoin aucun de religion, d’art, de philosophie ou de morale.
Dans une société d’immortels, la morale n’aurait aucune justification. Elle est en effet ce béton armé avec lequel nous consolidons nos maisons délabrées et maintenons debout nos temples menaçant ruine. Si nous étions immortels, sans connaître ni maladie, ni mort, ni décrépitude, ni atteinte du mal, de quelle nécessité serait alors la morale ?
Tout ce qui est beau, bien ou bon dans notre société provient de cette faille : la mort.
Et de même pour tout ce qui est beau dans notre humanité.
Notre vie est inséparable de notre mort. Chacune est conditionnée par l’autre.
Pour être plus proches de la réalité, disons qu’il n’existe pas deux états - la vie et la mort -, mais un seul : le devenir qui, renfermant la vie et la mort, maintient leur mutuelle contradiction au fond de notre être.
État mouvant, palpitant du continuel passage de la vie à la mort et de la mort à la vie. État entretenant sans cesse et simultanément les deux germes : celui de sa croissance et celui de son anéantissement.
Aucune trêve entre les deux. Aucun équilibre. Mais un combat, une tension, une lutte sans merci, semblable à ce qui se passe en électricité lors de la jonction du pôle négatif et du pôle positif, à savoir un jaillissement d’étincelles ainsi qu’un dégagement de chaleur et de lumière. Chaleur de l’affection et lumière de la conscience qui s’emparent de l’esprit de l’homme engagé dans le combat entre les pôles négatif et positif de son être…
Dans ce combat, l’élément positif semble plus fort que le négatif. La vie semble dominer, progresser, vaincre.
Belles paroles que tout cela… mais qui, en fin de compte, n’enjolivent pas la mort à nos yeux.
Ces propos ne servent à rien. Ils ne constituent même pas des excuses pour les œuvres d’Azrâ’îl, l’ange de la mort, ces œuvres fussent-elles au profit de l’univers. Qu’avons-nous à faire avec l’univers ? Chacun de nous est, à lui seul, un univers. Et Azrâ’îl viole ce qu’il y a de plus sacré en nous : notre âme, la tienne, la mienne.
Le plus beau moment de la vie est celui où je dis : c’est moi qui ai fait, proposé, réalisé, inventé ceci ou cela. Moi… Oui, moi !
Dans mon existence, dans la tienne, il n’est rien de plus précieux que ce petit mot : MOI ! Comment imaginer alors de "je" mourrai ?...
Je puis causer la mort, tuer, me suicider.
Comment est-ce possible que la mort soit l’une des mes inventions et qu’en même temps, j’en sois l’une des victimes ?
Où est la véritable énigme ?
Est-ce la mort ?
Ou bien ce mot si court : MOI ?
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