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mercredi 15 avril 2015

Islam et démocratie par malek bennabi

Séparément, ces deux concepts Islam et démocratie ne posent aucun problème. Chacun a son sillage propre dans les événements qui marquent notre époque. Mais, ensemble ils posent le problème de la liaison implicite qu’on établit entre eux. Qu’est ce que l’islam ? qu’est ce que la démocratie ?
On connaît avec précision la date d’apparition du terme "islam" dans la langue arabe. Il date certainement de l’ère coranique, puisque le Coran attribue textuellement la formation du terme "musulman" à l’oracle de l’ancêtre Abraham qui aurait désigné sous cette appellation les futurs adeptes de la religion de son descendant Mohammed. Par contre, on connaît moins bien l’histoire du terme "démocratie" en tant que néologisme de la langue arabe. Il est toutefois évident qu’il appartient à l’époque moderne puisque l’arabe classique l’ignore jusqu’à Ibn-Khaldoun. Sa morphologie même atteste qu’il lui est étranger. Mais si on remonte sa généalogie dans sa langue maternelle (Le Grec), on le trouve mentionné pour la première fois dans un discours de Périclès aux Athéniens. Du moins si on table d’après Theycidide, l’historien de l’antiquité grecque.
L’Islam et la démocratie désignent, chacun de son côté, trop de choses à la fois. Il convient de les réduire à leur plus simple expression pour faire le rapprochement qui peut être fait entre eux après une telle simplification.
Qu’est-ce que la démocratie dans sa plus simple expression ? Un dictionnaire de langue française indique la signification étymologique du mot. Celui-ci désigne "le pouvoir de la population". De l’autre côté, qu’est-ce que l’islam dans sa plus simple expression ? Le prophète lui-même quand la question lui fut posée dans les circonstances qui sont rapportés dans "un hadith" célèbre mentionné par les plus hautes autorités de la tradition, par Muslim, Tarmidhi, l’imam Ahmed et par Boukhari. Voici le texte de ce hadith, d’après Abu Houreira. Le prophète se trouvait un jour avec des gens quand un homme vint à lui et demanda :"qu’est que l’Islam ?". Le prophète répondit : L’Islam consiste en ce que tu crois en Dieu sans rien lui associer, que tu pratiques la prière, que tu verses l’aumône légale, et que tu pratiques le jeûne du Ramadan..." Tels sont, enfin de compte, les deux éléments du problème. Il s’agit de voir si un rapprochement peut être fait entre eux après cette simplification systématique.

Dans cette simplification simplifiée, il est clair que le terme Islam désigne un ensemble de "devoir" de l’homme tandis que le terme démocratie un ensemble de "droits". On aboutit apparemment à une anti-thèse où un terme semble la négation de l’autre. Il y a donc une certaine difficulté à rapprocher les deux termes. Cela ne provient pas de leur contenu respectif mais de la manière de l’exprimer. La signification littérale de la démocratie, c’est à dire celle qui correspond au sens commun qui est celui d’un simple dictionnaire forcément inspiré de la tradition démocratique française et d’un néologisme qui fut lui même le produit linguistique de cette tradition dans la langue arabe. En, fait la tentative de définition de la démocratie, indépendamment de tout schéma linguistique et de toute liaison à priori entre elle et un concept quelconque comme l’Islam. Il faut essayer de considérer la démocratie d’après un schéma anthologique. Pour cela il faut établir le cadre de ses généralités.

Dans un tel cadre, la démocratie doit être considérée à un triple point de vue ; comme sentiment envers soi, comme sentiment envers autrui, comme ensemble de conditions sociales et politiques nécessaires pour la formation et l’épanouissement de pareils sentiments chez l’individu. Il est en effet évident que la démocratie ne peut se réaliser en tant que fait politique par exemple en tant « que pouvoir des masses », si elle n’est pas imprimée dans l’individu qui constitue ces masses son "moi", si elle n’est pas d’abord imprimée dans son « moi » dans les structures de sa personnalité, si elle n’existe pas dans la société comme un ensemble de convention, d’habitudes, d’usages, de traditions. La démocratie est l’aboutissement d’une culture, le couronnement d’un humanisme, c’est-à-dire d’une certaine évaluation de l’homme à son échelle personnelle et à l’échelle des autres. La fameuse déclaration des droits de l’homme et du citoyen par exemple fut le couronnement mystique et politique de la révolution française. D’ailleurs la réalité intrinsèque du sentiment démocratique, bien que masquée ci-dessus, quelque peu par des données européennes qui ne sauraient se répéter dans l’histoire des autres races et des autres peuples, apparaît néanmoins sous cette enveloppe quand on exprime les faites, non plus en terme d’histoire ou de politique, mais en termes de psychologies et de sociologie.

Le sentiment démocratique en Europe fut l’aboutissement normal d’un double courant culturel, le résultat d’une libération de l’esprit par la réforme, et de la raison et du goût par la renaissance. Voilà sa signification historique, c’est-à-dire la signification qui n’est pas transposable hors de l’histoire européenne. Mais dans tout processus de démocratisation, en Europe ou hors d’Europe, le sentiment démocratique est une certaine limite psychologique au dessous de laquelle apparaît le sentiment de l’esclave et au dessus de laquelle apparaît celui du despote. L’homme libre, le citoyen d’une démocratie est une affirmation entre ces deux négations. C’est donc la réalité intrinsèque à laquelle on peut référer n’importe quel processus de démocratisation. Et elle s’insère entre deux autres réalités qui la bordent et constituent en quelque sorte ses « négatifs », c’est-à-dire la négation du « moi » chez l’esclave et la négation de « l’autre » chez le despote.

L’image psychologique de l’esclave, notamment dans l’homme qui rit de Victor Hugo, où les conseils que le personnage Ursus donne à Givnyplaine sont des conseils à un esclave :"il y a , dit-il, en effet, une règle pour les grands, ne rien faire et une règle pour les petits, ne rien dire. Le pauvre n’a qu’un ami le silence. Il ne doit prononcer qu’une monosyllabe : Oui. Avouer et consentir c’est tout son droit. Oui, au juge, oui au roi. Les grands si bon leur semble, nous donnent des coups de bâton, j’en ai reçu, c’est leur prérogative et ils ne perdent nullement de leur grandeur en nous rompant les os..."
On voit dans cet exemple que pour Ursus, le meilleur parti à prendre c’est de consentir et de dire oui à tout mais nous voyons combien le "oui" dans sa bouche exprime la "négation" de soi, c’est à dire la négation de fondement même de la démocratie en l’être humain.
Le processus de démocratisation doit donc éliminer toutes ces tendances antidémocratique, en réduisant chez l’un les penchants à la servilité, chez l’autre les penchants au despotisme.

Parler de démocratie en Islam, c’est se demander si l’islam peut augmenter le sentiment envers soi et envers les autres, compatible avec le fondement de la démocratie dans la psychologie de l’individu et s’il peut créer les conditions sociales générales favorables au maintien et au développement du sentiment démocratique ainsi qu’à son efficacité.
Par conséquent, avant de répondre à la question, l’Islam produit-il le sentiment démocratique ? il y a lieu de se demander d’abord si l’Islam réduit la somme et la portée des sentiments négatifs, des tendances antidémocratiques qui se manifestent également chez l’esclave et chez le despote. Il y a lieu de considérer toute entreprise d’éducation à l’échelle d’une population entière et sur un plan général : psychologique, moral, social et politique.

La démocratie n’est donc pas, selon la définition étymologique du mot, une simple transmission du pouvoir aux masses, à un peuple proclamé « souverain » en vertu d’un texte constitutionnel. D’ailleurs, le texte lui même peut faire défaut ou presque dans un pays, ou être aboli par un despote s’emparant du pouvoir, sans que pour cela la démocratie perde son fondement dans les sentiments, dans les usages, dans les conventions qui assurent sa pérennité dans le pays.
En Angleterre, ce n’est pas un texte constitutionnel qui garantit les droits et les libertés du peuple anglais, mais la longue tradition démocratique britannique, c’est-à-dire en fin d’analyse l’esprit britannique lui-même. La démocratisation n’est donc pas une simple transmission de pouvoirs entre deux partis, un roi et un peuple, par exemple, mais la formation de sentiments, de réflexe, de critères qui constituent les fondements d’une démocratie dans la conscience d’un peuple, dans ses traditions. Une constitution démocratique est en général le résultat d’une entreprise de démocratisation. Et elle n’est l’expression authentique d’une démocratie que dans la mesure ou l’entreprise de la démocratisation l’a précédée.

Dans cet ordre d’idées, le caractère superficiels de des emprunts constitutionnels qu’on fait certains pays en voie de développement (voulant édifier un ordre nouveau) à des pays d’anciennes traditions démocratique. Ces emprunts sont peut être nécessaires, mais ils ne sont certainement pas suffisants s’ils ne sont pas accompagnées de mesures propres à les infuser dans la psychologie du peuple qui les emprunte. Quoi qu’il en soit, s’il existe une tradition démocratique islamique, elle ne doit pas être cherchée dans la lettre d’un texte constitutionnel proprement dit, mais plutôt dans l’esprit de l’Islam d’une manière générale.

L’islam ne doit pas être considéré comme une constitution qui proclame un peuple souverain, ni comme une déclaration qui énumère les droits et les libertés de ce peuple, mais comme une mise en marche  d’une entreprise de démocratisation,  c’est à dire une mise marche de l’individu et de la société dont celui-ci fait partie dans la réalisation de l’idéal démocratique. La marche vers cet idéal étant seulement mue, orientée et réglée par les sentiments dont les germes auraient été déposés dans la conscience musulmane sous forme de principes généraux.
Et il importe surtout de considérer les conditions dans lesquelles commence l’entreprise de démocratisation parce que ces conditions marquent tous ses résultats ultérieurs. Dès l’origine s’établissent déjà les différences et les caractères distincts qui marquent les divers types de systèmes démocratiques. On parle de démocratie en occident comme on en parle dans les pays de L’Est et également en Chine où on l’appelle ‘’la démocratie nouvelle’’. La révolution française a fait de l’homme ‘’le citoyen’’ : c’est une évaluation.

La révolution Russe en a fait ‘’le camarade’’ : c’est une autre évaluation. On est plus au moins explicitement en présence de types ou de visions démocratiques qui diffèrent entre eux essentiellement par une certaine signification de l’homme qui marque précisément la mise en marche de l’entreprise de démocratisation ; dès l’origine. Mais c’est cette signification , plus précisément cette évaluation initiale de l’homme, qui marque dès l’origine l’efficacité de l’entreprise par rapport aux tendances antidémocratiques qui se manifestent chez l’esclave et chez le despote. Cette évaluation initiale de l’homme constitue donc un critère de discrimination entre les divers types démocratiques qui se sont réalisés à travers l’histoire depuis le type athénien, il y a trois mille ans, jusqu’au type qui se réalise en ce moment en Chine.

Mais quand on, considère tout cette valeur, çà l’exclusion du type islamique et par rapport à lui, elle constitue en fait une même espèce parce qu’elle évalue l’homme soit en tant que citoyen à qui on octroie certains droits politiques soit comme un élément dans une société qui lui accorde certaines garanties sociales.
Or l’Islam, donne d’emblée à l’homme une valeur qui transcende toute valeur politique et sociale. C’est Dieu lui même qui lui accorde cette valeur dans le Coran :’’Nous avons honoré l’homme’’, dit en effet un verset qui constitue une sorte de préambule d’une constitution islamique sans la lettre, un préambule qui donne à cette constitution un caractère qui est absent de tous les autres types démocratiques .
La conception démocratique islamique voit en l’homme la présence de Dieu , les autres conceptions voient en lui la présence de l’humanité et de la société. On a d’un côté un type démocratique sacral, de l’autre un type laïque.
La différence n’est pas dans les termes mais dans ce qu’ils signifient réellement sur le plan des sentiments de l’être humain envers soi et envers les autres. L’homme qui porte l’honneur de Dieu en soi sent cet honneur dans son propre poids et dans le poids des autres . Sa valeur et la valeur des autres, à ses yeux, sont incommensurables en fonction de cet honorificat qui neutralise en lui les sentiments négatifs

En outre, son chemin est comme bordé de deux gardes fous qui l’empêchent de déchoir dans l’abîme de l’esclave d’un côté et dans l’abîme du despote de l’autre. Les deux gardes fous sont expressément marqués par des versets qui lui signalent les deux abîmes. Dans l’un, il est dit en effet :’’Nous réservons la demeure éternelle à ceux qui ne se laissent pas tenter par l’esprit de domination...’’ C’est donc comme on le voit, un garde- fou mis du côté du despotisme.

Dans les versets suivants, ils désignent clairement l’autre garde-fou :’’A ceux que les anges trouveront injuste envers eux mêmes et à qui ils demanderont : En quelle condition étiez-vous (sur terre) ?Et qui leur répondront : Nous étions dans l’abaissement, les anges répliqueront ; la terre de Dieu n’était-elle point assez vaste pour que vous puissiez émigrer, ceux-là auront pour asile la géhenne et quel détestable devenir !(...) exception faite des faibles parmi les hommes, les femmes, les enfants qui ne trouvent aucun moyen pour fuir et ne peuvent suivre le chemin qui convient, à ceux-là pourra pardonner car dIeu accorde l’absolution et le pardon.’’ C’est l’autre garde-fou qui empêche de tomber dans la condition de bassesse à laquelle fait allusion le verset.

Donc le musulman est prémuni contre les tendances antidémocratiques qui peuvent se trouver en son être, par l’honneur sacral que Dieu a mis dans sa nature humaine et par les indications qu’il a placées sur son chemin pour l’empêcher de dévier de la voie, en tant qu’homme, de tomber dans l’ornière du despote ou dans celle de l’esclave. Le sentiment de cet honneur, qu’il détient d’une manière générale en sa qualité d’homme est d’ailleurs renforcé par un honneur particulier qui lui est dévolu en sa qualité de croyant :’’La gloire appartient à Dieu, au prophète et aux croyants.’’ Et le mot gloire dans ce verset désigne la supériorité morale, la noblesse spirituelle et non pas l’éclat temporel.

Donc les sentiments négatifs qui peuvent entraîner le musulman à la chute d’un côté ou de l’autre, sont dominés par les sentiments contraires dont les germes ont été déposés dans sa nature en tant que musulman. La démocratie est ainsi fondée tout d’abord dans sa conscience, avec cette nouvelle évaluation de lui-même et des autres qui révèle la haute signification de l’homme.
La démocratie islamique se caractérise d’abord par l’immunisation de l’homme contre les tendances antidémocratiques :l’octroi des droits politiques et des garanties sociales en est une conséquence. Par contre la démocratie laïque lui accorde d’abord ces droits et ces garanties, mais sans lui éviter d’être écrasé sous le poids des coalitions d’intérêts, des cartels, des trusts, ou bien d’écraser les autres le poids d’une dictature de classe : Elle n’extirpe pas de la société les germes morbides qui créent l’esclave ou le despote.

On voit plus clairement, à présent, la liaison entre Islam et démocratie. Il était malaisé de la définir dans les préliminaires de cet exposé, quand on essaye de prendre le mot démocratie dans sa signification étymologique en considérant l’entreprise de démocratisation comme une simple passation du pouvoir au peuple, selon les stipulations d’une constitution. On voit en même temps plus clairement l’erreur qu’il y avait dans le fait d’emprunter une constitution toute faite, car dans ce cas, c’est toute l’infrastructure psychologique qui fait défaut dans l’entreprise de démocratisation.

Il est donc légitime de parler de démocratie en islam, ou de l’Islam en tant que processus de démocratisation marqué d’ailleurs d’épisode significatifs. Un épisode bien connu, c’est celui qui arriva au fils d’Amr Ibn Al-Ass, le puissant gouverneur d’Egypte et l’illustre général musulman. Pendant un pèlerinage, un égyptien copte avait un peu bousculé le fils de ce puissant personnage autour de la Kaâba. Le fils D’Amr Ibn Al’Ass repoussa violement le copte converti en ajoutant :’’Ecarte-toi, tu bouscules le fils des nobles’’. C’était sous le khalifat d’Omar Ibn Al- khottab. Et l’affaire parvient à la connaissance de ce dernier qui fit convoquer le fils de son gouverneur et devant la foule de la Kaâba, ordonna au copte de le frapper, en disant en guise de sentence :’’Voilà comment on traite le fils des nobles’’.

La démocratie ainsi défini, dans le domaine de la conscience et des sentiments s’exerce à l’extérieur, dans le domaine des faits, dans les actes individuels et public et dans le fonctionnement des institutions. En particulier, la démocratie peur assurer aux individus les droits politiques et les garanties sociales. C’est l’autre aspect de la question, et certains objecteront sans doute, que c’est dans le présent du monde musulman qu’il faut chercher les légitimations nécessaires d’une démocratie islamique.
Une pareille objection n’est fondée, cependant, qu’en apparence, car lorsqu’on étudie la démocratie athénienne par exemple, on ne cherche pas ses légitimations dans le présent du peuple grec, sans que cela signifie d’ailleurs que le citoyen grec et le musulman contemporain soient aujourd’hui coupés de leurs traditions démocratiques respectives. Il n’y a point de dérogation à considérer la démocratie en Islam, non pas à l’époque où la tradition musulmane s’est trouvée à l’état plus au moins fossilisée, comme elle l’est aujourd’hui d’une manière générale, mais à l’époque où cette tradition musulmane s’est constituée durant la vie du prophète et sous les quatre premiers khalifes.
Si ce point de doctrine( qui est celui des docteurs de l’islam) est adopté, l’entreprise de démocratisation mise en marche par l’islam aura donc duré une quarantaine d’années.

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